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Dissertation Sur L'Art

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Catégorie: Sciences Economiques et Sociales

Soumis par: Russell 06 mai 2012

Mots: 7875 | Pages: 32

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ire le tri pour y voir plus clair, en étudiant la situation actuelle, pour ensuite tenter de chercher – s’ils existent – une éventuelle définition de l’Art et des critères d’appréciation artistique. Vaste programme donc, résumé dans le plan ci-dessous.

Penseur de Rodin

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Plan Général

I - La dissolution du sens artistique dans la prolifération des œuvres dites culturelles de l'ère post-moderne

A) La prolifération des œuvres revendiquées comme culturelles B) Le paradoxe de la Postmodernité : la masse culturelle post-moderne C) Culture et culture de l'âme

II – Enjeux philosophiques condensés de la réflexion sur l’Art

A) Définir l'Art ? L’apport décisif de Nietzsche B) La perception du beau dans l'appréciation artistique : l’esthétique kantienne C) Le parallèle avec la vie et le temps : la philosophie de Bergson

III – Perspectives de réflexion dans le cadre de problématiques contemporaines

A) La beauté du Laid B) La beauté de la mort C) Art contemporain et Art Figuratif D) Le théâtre de l'absurde

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I - La dissolution du sens artistique dans la prolifération des œuvres dites culturelles de l'ère post-moderne

A) La prolifération des œuvres revendiquées comme culturelles La Révolution Industrielle a ouvert la voie à un changement de civilisation : elle voit s’effectuer le passage d’une civilisation agro-rurale à une société urbano-industrielle sur laquelle s’est construite la société de consommation voire d’hyperconsommation que nous connaissons. Cette forme de société a amené à une ère de consommation de masse, dans laquelle l’accent est mis sur la dernière phase de la production économique : la distribution et surtout l’abondance de biens. Il semblerait que cette évolution ait trouvé son écho dans le domaine artistique. Le début des années 1990 et toute la décennie qui a suivi a été marqué par l’hyperpuissance géopolitique des Etats-Unis, qui a eu des répercussions décisives dans le domaine culturel, notamment celui du cinéma, nouvel art emblématique de la société de consommation. Le monde a été submergé de produits culturels américains. On a alors atteint un paroxysme en matière de production et de distribution de produits culturels. Ce mouvement de production et de distribution d’œuvres a dès lors été continu dans nos sociétés. Le constat de notre époque est donc le suivant : on produit à la chaine des œuvres revendiquées comme culturelles et artistiques mais dont la seule finalité est d’être consommée. C’est cette « consommation artistique » qui nous caractérise. Cette évolution semble ainsi s’opposer frontalement à la conception traditionnelle de l’objet artistique, qui est pensé pour être à l’origine d’une contemplation active : celle-là même devant mener à la réflexion. Cette évolution est en fait surtout à mettre en lien avec la caractéristique première de la société de consommation : le fait que cette dernière est une société d’images. Le changement de civilisation évoqué plus haut s’est accompagné d’un changement du médium dominant. L’heure de la « graphosphère » a pris fin pour être remplacée par l’époque de la « vidéosphère ». L’image est devenue le medium dominant et non plus l’écrit. L’image est partout, et à travers elle, nous sommes transportés sans aucune considération spatiale ni temporelle aux lieux qu’elle nous montre. L’image, c’est la vue or la vue est considérée comme étant l’évidence -ou bien les fausses évidences- elle est ce dont l’esprit a l’intuition immédiate. Or précisément, la caractéristique première de l’image est d’être « consommée », en ce sens qu’aucune réflexion sur elle n’est possible au moment même où nous la voyons, contrairement à l’écrit, qui nécessite une réflexion en amont, et donc une prise de recul, avant d’être intelligible. Notre rapport à l’art est aujourd’hui assez similaire à notre rapport à l’image : nous le consommons sans prendre de recul dessus, d’où une dissolution de la réflexion artistique. Et cette consommation sans cesse plus avide implique en amont une production toujours plus grande. Aussi assistons-nous à une prolifération des productions dites culturelles et artistiques.

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Cette production à la chaine des produits artistiques prend sans doute également ses racines dans le mouvement du Pop Art. Les artistes emblématiques de ce mouvement artistique, avec à sa tête la branche américaine représentée par Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Robert Rauschenberg ou encore Jasper Johns, ont cherché à être en rupture avec l’art institutionnalisé par les traditions antiques et modernes qu’ils considèrent comme un obstacle à leur liberté créative. Le Pop Art est en fait surtout une réaction contre l’art abstrait. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, c’est en effet l’abstraction qui domine dans la sphère artistique, en évacuant des œuvres la représentation de l’objet. Certains y voient alors une menace de dessèchement de l’art et veulent réhabiliter l’objet dans ce qu’il a de plus banal. Voulant rapprocher l’art de la vie et soucieux de rétablir un contact entre l’art et la culture de masse populaire, les artistes du Pop Art s’emparent d’objets courants, notamment sous la forme d’images, celles que diffusent publicité et médias. Ces artistes choisissent de représenter l’art à l’instar d’un produit à consommer ordinaire: éphémère et jetable, brisant ainsi les codes de la représentation artistique. Le Pop Art a fondé son succès sur l’utilisation de symboles populaires dans un but précis : désacraliser l’œuvre d’art, auparavant considérée comme réservée à une élite car nécessitant des clés de compréhension qui n’étaient pas accessibles au plus grand nombre, et devant absolument couvrir des sujets considérés comme importants. La culture publicitaire ou l’exaltation des idoles sont des sources d’inspiration. On peut citer l’exemple d’Erwin Würm qui souligne l’absurdité du quotidien dans ses œuvres, pour interroger et interpeller le public sur des questions de société. Il s’appuie sur plusieurs formes artistiques : des sculptures, des photographies, des mises en scènes surprenantes.

Fat Car 2001 © Osterreichischer Skulpturenpark

House Attack, 2006, Museum Moderner Kunst

Par son radicalisme et sa démarche provocatrice, le Pop Art a provoqué un choc en soulignant le fossé qui s’est creusé entre les artistes et le public, symbole du divorce entre la

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culture des élites et une culture de masse modelée par les médias. Le Pop Art a ainsi souligné l’urgence de réconcilier les deux univers. En posant une vraie question de fond grâce à cette démarche, le Pop Art a contribué à l’avènement de la Postmodernité et pu ouvrir la voie à une prolifération de productions artistiques se fondant sur le quotidien. Cette prolifération peut s’entendre de manière neutre comme l’accroissement du nombre d’œuvres artistiques, mais elle peut aussi revêtir un sens médical, et s’entendre comme la multiplication incontrôlée de particules pouvant nuire. Cette opposition de sens a le mérite de poser les jalons d’un débat qui atteint aujourd’hui son paroxysme et qui est le cœur de notre sujet. Si la multiplication artistique montre qu’il n’y a plus aucune censure et que les artistes ne sont pas uniquement reconnus par les académies, mais qu’ils peuvent l’être par tous, on peut cependant reprocher à cette prolifération d’être à l’origine d’une dissolution du sens artistique, qui se noie dans la masse : la tendance est en effet à tout reconnaître comme artistique au risque précisément de disperser et d’éparpiller le sens artistique.

B) Le paradoxe de la postmodernité : la masse culturelle post-moderne

C’est effectivement le constat qu’on est amené à faire : l’avènement du « toutculturel » et du « tout-artistique ». Certains sociologues parlent aujourd’hui d’une « culture du culturel et de l’artistique ». En effet, il semble que tout puisse être reconnu comme symbole d’une culture ou d’un courant artistique. Cependant, l’emploi actuel des notions de culture et d’art et de leurs nombreux dérivés relève d’un certain vide sémantique. Dans le « tout-culturel et le tout-artistique », les facteurs de culture et d’art en viendraient presque à engendrer un certain communautarisme : on parle de la culture techno, de la culture cuisine, de la culture surf, et on associe à ces univers qui secrètent leurs valeurs propres des codes artistiques particuliers. Conséquence en est qu’on assiste de plus en plus à une fragmentation de l’art et de la culture en « communautés culturelles » à l’origine de leurs propres codes et valeurs. Ce constat s’oppose à la conception plus traditionnelle d’une culture et d’un sens artistique universels et unifiés, qui rassemblent au lieu de diviser. La valorisation des différences est ainsi de plus en plus forte. La question est cependant de savoir si l’on peut dissoudre ainsi art et culture. Il reste en effet qu’à force de ne rien rejeter et de tout reconnaitre comme artistique et culturel, on en vient à perdre les limites de l’art et de la culture : qu’est ce qui en relève, qu’est ce qui doit ou ne doit pas en relever ? Cette acceptation du tout-culturel est-elle justifiée ? Se pose le problème de la limite car la masse noie le sens. Paradoxalement, sa trop grande ouverture actuelle fait perdre à l’art son sens. Le contenu de ce qui relève d’artistique devient tellement vaste qu’il tend à s’effacer.

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Changement de repères ou malaise ? La faute serait à aller chercher du côté de la Postmodernité. La notion de Postmodernité renvoie aux effets des grands changements politiques du siècle dernier sur notre pensée : l’effondrement des grandes idéologies totalisantes comme le marxisme empêche désormais de penser une philosophie globale de l’Histoire, et donc de donner un sens englobant à cette dernière, ce qui a entrainé une crise des valeurs et surtout la montée d’un individualisme radical, prenant la relève des valeurs morales, et avec lequel la notion d’authenticité chez l’individu devient prépondérante. Marc JIMENEZ dans Qu'est-ce que l'esthétique ? : «La postmodernité n’est pas un mouvement ni un courant artistique. C’est bien plus l’expression momentanée d’une crise de la modernité qui frappe la société occidentale, et en particulier les pays les plus industrialisés de la planète. Plus qu’une anticipation sur un futur qu’elle se refuse à envisager, elle apparaît surtout comme le symptôme d’un nouveau malaise dans la civilisation. Le symptôme disparaît progressivement. La crise reste : elle tient aujourd’hui une place considérable dans le débat esthétique sur l’art contemporain »

Sur le plan purement artistique, la Postmodernité se traduit par la récupération, parfois avec nostalgie, de ce qui a été fait lors du siècle dernier. Ce phénomène de récupération des œuvres, de recyclage sous une forme différente de ce qui s’est déjà fait, est emblématique de notre temps. C’est l’apogée des suites de films infinies, des stars éphémères. La star créait elle-même son public, et c’était là son plus grand privilège d’artiste, aujourd’hui on crée la star dans des émissions de télé-réalité (Star Academy, Nouvelle Star, Incroyable Talent…) pour plaire au public. On semble ne plus vraiment remplir les esprits. Le plus inquiétant peut-être, c’est l’absence de dynamique créatrice de nouveaux courants artistiques globaux. Nous avons tout, mais nous ne possédons rien. Notre héritage est là mais nous ne savons pas nous en servir pour le dépasser et continuer à alimenter un mouvement artistique créateur. Nous ne savons même pas revisiter cet héritage et ne sont exploitées à nouveau que les productions récentes. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrit R. CHAR. BROSSART parle lui du « grand dégoût culturel ». La culture était autrefois un combat, elle est aujourd’hui un trop plein culturel qui nous écœure et l’art suit le chemin. Or ce qui est au cœur de la culture et de l’art, c’est l’idée que l’héritage du passé doit traverser le temps en étant alimenté par les générations qui, de manière éphémère, reçoivent cet héritage. La Postmodernité est une rupture à ce niveau en ce sens qu’elle n’alimente plus notre héritage culturel et artistique. C’est la notion de liquidité chez Z.BAUMAN : « la culture moderne ne donne plus l’impression d’être une culture d’érudition et d’accumulation […] Elle semble au contraire être une culture du désengagement et de l’oubli ». On insiste d’ailleurs même sur la capacité à changer en parlant de « culture du changement » au lieu de parler d’une culture d’enracinement.

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Tout ceci contribue finalement à la dissolution de l’héritage artistique et culturel, alors que paradoxalement, la société semble active dans la production d’objets de ce registre. A ceci près que tout est produit pour être consommé immédiatement. Le rendement immédiat balaie l’impératif de sens et de création ou de réflexion qui s’inscrirait dans le long terme. On consomme alors notre propre réel en devenant « spectateur de notre vie » selon l’expression consacrée de Guy DEBORD. Il devient impossible d’établir une pensée critique de l’art ou de la culture. Il n’est possible que de constater la culture du jetable et de la dissolution du sens de notre héritage artistique et culturel.

C) Culture et culture de l'âme

Devant l’impossibilité actuelle de construire notre propre art et notre propre culture, il peut être intéressant de se demander comment la culture –et on incorpore l’art au termeétait pensée par les auteurs de l’Antiquité. De racine latine cultura, le mot culture comporte dans sa sémantique la notion de soins que l’on doit à la Nature, et met en exergue une harmonie avec elle. Dans son étymologie latine, la culture n’est donc pas sentie comme une entité artificielle mais bien comme une entité en lien avec la Nature. La métaphore de « culture de l’âme » est ainsi pour la première apparue chez un orateur latin du 1er siècle avant Jésus-Christ : Cicéron, dont la pensée a marqué le concept même de philosophie. Selon lui, l’homme « cultivé » est un homme qui cultive son âme au même titre qu’un agriculteur doit cultiver ses terres. La culture revêt alors l’aspect d’un travail de « soin de l’âme ». Pour Cicéron, c’est bien cette culture de l’âme qui est en réalité philosophie. Le retrait, le recul que nécessite la culture de l’âme constitue l’essence de la philosophie. Il en va de même pour l’art, compris dans ce terme de « culture », puisque pour être apprécié, l’art nécessite une prise de recul lors de la contemplation artistique, propice à la réflexion et à la culture de l’âme. La philosophie est alors avant tout un mode vie, un projet de vie, une activité de toute la vie. On se rend compte qu’on est assez loin du sens plus moderne qui considère la culture comme une accumulation de connaissances. Or dans la tradition antique, ce qui compte, ce n’est pas tant le savoir en lui-même, que la recherche de sens que l’on donne à ce savoir. Il s’agit alors par cet exercice de perfectionner son esprit, de perfectionner ce que l’on est déjà. La philosophie doit aider, en tant que projet de vie à devenir ce que l’on est. La très célèbre formule de Nietzsche est à comprendre en ce sens : « Devient ce que tu es ». Rousseau reprend cette idée en parlant de la « perfectibilité de l’être », cette capacité que nous possédons à devenir meilleur que ce que l’on est déjà. Selon lui, c’est la plus profonde des caractéristiques de l’homme.

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La philosophie au sens de Cicéron, et donc la culture de l’âme, n’est pas un simple artifice rhétorique, même si la forme des idées compte autant que le fond des idées : « J’ai envie, sans abandonner ma vieille passion pour l’art oratoire, de me consacrer à l’art supérieur et plus fécond qu’est la philosophie, l’idéal pour moi étant de pouvoir traiter les problèmes essentiels avec les ressources d’un style élégant ». La philosophie comporte aussi cette dimension artistique : il faut donner une esthétique à un fond. Cultiver son âme n’est pas tout, il faut aussi mettre en forme cette culture. De là, on pourrait peut-être diagnostiquer que le problème de fond de la Postmodernité serait que l’essor de l’individualisme radical s’est fait dans un contexte de rejet de la philosophie au sens antique de Cicéron. L’individu, même s’il est centré sur sa personne ne cultive pas sa réflexion. Or Voltaire nous l’avait dit : il faut « cultiver notre jardin ». On a oublié la nécessité de la culture et de l’art comme éléments indispensables à l’avancée d’une civilisation. Là serait donc le vrai problème de fond : c’est la disparition d’un certain sens accordé à la réflexion, et la dissolution de l’effort de réflexion, qui engendrent en même temps la dissolution de l’héritage. L’art en tant que tel pâtit directement de ce constat, car il répond aux mêmes mécanismes que ceux de la culture : l’art semble être un subtil équilibre entre forme et fond de ce qu’il exprime. Il participe à la culture de l’âme car l’art est fondamentalement prise de recul sur l’être, autant qu’il est prise de recul sur le temps. S’il est prise de recul sur soi et sur le temps, il permet donc à l’homme de s’arracher de sa condition pour cultiver sa perfectibilité. Il est donc l’expression pure de la liberté. La disparition de l’art et de la culture en tant que projet de vie sont alors synonymes d’aliénation. Margueritte YOURCENAR : « le 2ème siècle après Jésus-Christ fut le temps des derniers hommes libres »

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Statue extérieure à Calais

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Pour chercher à dépasser le constat de la dissolution du sens artistique et des valeurs culturelles antiques à notre époque, on peut tenter de penser l’art, en se demandant si l’étude de certains grands auteurs ayant réfléchi sur le sujet, pourrait nous fournir des clés de lecture de l’art, indispensables pour pouvoir se repérer dans la masse du tout-culturel postmoderne, afin d’apporter des éléments de réponse à notre problématique de recherche, en attendant peut-être un renouveau artistique et culturel postmoderne.

II – Enjeux philosophiques condensés de la réflexion sur l’Art

A) Définir l'Art ? L’apport décisif de Nietzsche

Une telle entreprise passe d’abord par une étape incontournable : celle de la définition de l’objet en question. Seulement voilà, est-il possible de définir quelque chose d’aussi consubstantiel à l’homme que l’art ? Plus que d’être consubstantiel à l’homme, l’art est en fait consubstantiel à la vie. Des grands penseurs qui ont réfléchi sur l’art, il revient à Nietzsche d’avoir perçu avec beaucoup d’acuité le lien qui relie inextricablement l’art et la vie. Il montre tout d’abord dans le Crépuscule des idoles que l’art s’origine dans la vie. La vie est artiste par sa force créatrice puisqu’elle n’a de cesse dans son foisonnement de produire et de détruire des formes. L’élan créateur de l’artiste est d’ailleurs à ce titre un dépôt qui lui est légué par la vie. Si la vie est aux yeux de Nietzsche la source de toutes les valeurs, elle est aussi la source de tous les instincts créateurs. Il ne saurait donc être question d’isoler l’art de tout idéal de vie, de le réduire à un formalisme technique et impersonnel, car l’art est fondamentalement l’expression d’un élan vital, donc d’un idéal de vie. On peut donc dire que l’art peut être défini comme le moyen de donner sens à la vie. Par ailleurs, Nietzsche montre que l’art est indispensable pour vivre : il relève à ce titre d’une nécessité vitale. Il est en effet une puissance d’illusion permettant à l’homme de ne pas se confronter directement à la vie, faite de luttes, de contradictions et de créations. Une telle vérité, à l’image de celle d’Œdipe qui finit par l’aveugler en le conduisant à se crever les yeux, est insoutenable pour l’homme et le pousserait à quitter la vie. Pour Nietzsche, il n’y a ainsi pas à rechercher de rationalité dans l’art. Le but de l’art n’est en effet aucunement de rechercher la vérité. L’œuvre d’art est au contraire un éclair de lucidité : elle est ce désir qui conduit à réaffirmer la vie par-delà l’absurdité et la douleur du monde. Elle est donc cette illusion vitale qui permet de vivre quand même. L’art apparait dans ce contexte comme une apparence trompeuse mais nécessaire. On lit ainsi dans La Volonté de puissance : « nous avons l’art pour ne pas mourir ». En effet, l’absurdité du monde réside dans le fait que l’homme ne peut échapper au mouvement de la vie, créateur et destructeur perpétuel de formes. L’homme ne pourrait vivre selon la réalité du monde, celle-là même qui lui montre qu’il n’a aucun contrôle sur la

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vie, puisqu’elle n’est que mouvement incessant. C’est la raison pour laquelle, afin de pouvoir vivre malgré tout, l’homme se construit des repères en érigeant des invariants. Pour rester en vie, il faut bien générer des pensées qui lui permettent de survivre : il est impossible pour l’homme de penser le mouvement. Il faut transformer le mouvement de vie, en devenir perpétuel, et le convertir en stabilité, à l’aide de ces invariants qui forment nos repères telles que les valeurs morales. Et même si ces valeurs, qui sont pour nous des vérités, sont en fait des erreurs, puisqu’elles n’ont aucun sens au regard du mouvement de la vie, ce sont malgré tout des erreurs vitales, indispensables à notre survie. Cependant, puisque la création artistique est l’imitation du mouvement créateur de la vie, l’art reste de toutes les illusions nécessaires à notre survie la plus fiable : en nous permettant de reproduire la force créatrice de la vie, l’art assouvit notre volonté de puissance et nous offre le réconfort de son illusion.

B) La perception du beau dans l'appréciation artistique : l’esthétique kantienne.

Si l’art peut donc être défini grâce à Nietzsche comme une nécessité vitale excluant toute signification rationnelle et donnant à la vie, on peut également se demander quelle est la place du beau dans l’art. Il revient à Kant dans Critique de la faculté de juger d’avoir interrogé les liens unissant l’art et le beau. Il rejoint Nietzsche en montrant que l’art qui vise à la création du beau s’affranchit d’une fin déterminée par avance, à moins alors d’enfermer le beau dans des canons esthétiques préétablis et de fournir ainsi un modèle aux artistes. La pensée kantienne démontre donc l’impossibilité de fournir une explication de la beauté en la mettant en relation avec une finalité. Le beau offre en fait un sentiment de complétude, de totalité, qu’une idée ne saurait pouvoir justifier. L’artiste à même de produire cette beauté possède selon Kant le génie, qui est bien plus que le simple talent, en étant ce qui donne les règles à l’art, en étant l’inspiration de formes propres qui ne se réfèrent pas à un modèle existant. Et à ce titre, une œuvre qui se réfère à un modèle ne pourra être qu’une œuvre académique, rien de plus. Kant établit également un parallèle avec la nature. Selon lui, l’art du génie rivalise avec la nature, non pas parce qu’il est pouvoir de création, mais parce qu’il offre un sentiment esthétique que seul le spectacle de la nature était à même de procurer. Ce sentiment est le critère du beau dans l’esthétique kantienne, puisqu’il nous amène à contempler de manière désintéressée l’œuvre artistique, comme on contemplerait de manière désintéressée l’œuvre de la nature. En outre, ce sentiment du beau engendre une satisfaction qu’il est impossible de réduire à un simple agrément. Cette satisfaction est telle qu’il est impossible de vouloir exiger l’assentiment d’autrui par une démonstration logique.

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Emmanuel Kant

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C) Le parallèle avec la vie et le temps

Des auteurs ayant travaillé sur la vie, Bergson est celui qui a peut-être développé la pensée la plus originale qui peut être ici d’un grand intérêt concernant la thématique de l’art. Bergson pose comme hypothèse philosophique pour définir la vie que celle-ci est en fait un élan vital, un feu d’artifice de vie qui se déverse dans la sphère biologique de la vie tout comme dans la sphère du vécu. Cet élan vital est un mouvement créateur simultané à sa création. Il est à l’image de l’artiste qui découvre son œuvre, en même temps qu’il la fait. La vie est donc un élan de création comparable à l’élan de création de l’artiste. Cet élan vital est en fait surtout une énergie, une énergie de création qui ne s’exprime que dans le passage d’un instant à un autre. Il se trouve cependant que l’intelligence humaine est telle qu’elle fige le temps et le décompose en une succession d’instants. Elle crée ainsi le « temps des montres » selon Bergson, un temps linéaire et monolithique. Or Bergson nous montre qu’une telle conception du temps n’est pas viable. Pour preuve, nous ressentons des distorsions de temps : une heure de torture n’a pas la même écriture dans notre vécu et notre conscience qu’une heure de plaisir. Ceci prouve que ce qui importe vraiment, ce n’est non pas l’instant en lui-même, mais le passage d’un instant à un autre. C’est ce passage-là qui s’enracine en nous pour former le vécu. En tant qu’énergie, l’élan vital obéit à ce fonctionnement puisque, de par sa nature, il ne s’exprime précisément que dans le passage d’un instant à l’autre. La liberté réside alors pour Bergson dans l’adhésion complète et totale à cet élan vital. Cette adhésion nous libère ainsi du temps linéaire et monolithique pour nous plonger dans le « temps élastique » : le temps propre de notre conscience, de notre vécu. Et puisque la conscience est avant tout conscience de quelque chose et surtout d’elle-même, il est alors possible de penser le temps propre de sa conscience. L’art étant également un élan de création, la création artistique est alors le lieu privilégié de l’expression du temps propre de la conscience. L’art et l’activité artistique nous plongent alors dans une bulle de sens propre à chacun, qui a pour caractéristique fondamentale le fait que la recherche de sens en elle-même, fait déjà sens.

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Conclusion

Dans le cadre de notre problématique de recherche, on conclut donc que peuvent être considérées comme artistiques les œuvres envisagées comme moyen de donner sens à la vie, à même de susciter chez qui les contemple la satisfaction désintéressée de la contemplation, et qui nous arrachent au temps linéaire pour nous faire basculer dans un ailleurs dans lequel le temps est autre, et où celui qui contemple ressent l’élan de création de l’artiste. Alors seulement peut-on effleurer la magie inépuisable de l’art. Il est maintenant possible de compléter ces réflexions au travers certaines problématiques artistiques contemporaines.

III – Perspectives de réflexion dans le cadre de problématiques contemporaines

A) La beauté du Laid Quelques exemples de laideur artistique...

Dans les chants de Maldoror, Lautréamont exploite le répugnant et le sale dans la description à la première personne d’un cadavre : « Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croutes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. […] Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racines dans le sol et composent jusqu’à mon ventre une sorte de végétation vivace, rempli d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat. […] Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence et quand l’un deux remue, il me fait des chatouilles. […] Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle afin de ne pas mourir de faim : il faut que chacun vive. Mais quand un parti déjoue complètement les ruses de l’autre, ils ne trouvent rien d’autre que de ne pas se gêner, et sucent la graisse délicate qui couvre mes côtes : j’y suis habitué. Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa place : elle m’a rendu eunuque cette infâme. Oh si j’avais pu me défendre avec mes bras paralysés ; mais je crois qu’ils se sont changés en bûches. Quoiqu’il en soit, il importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur. ». Fantômas (1998) est un groupe de musique expérimentale, à mi-chemin entre bruit et métal industriel symphonique extrême.

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Anton Webern (1883 – 1945) était un compositeur de musique atonale dodécaphonique. Il constituait ses morceaux à partir de 12 notes jouées par séries différentes sur le principe de la déconstruction harmonique. Tableau surréaliste de Magritte. Le viol 1934 Ces auteurs font-ils de l’art ? Kant précise que « l’œuvre d’art n’est pas la représentation d’une belle chose, mais la belle représentation d’une chose ». Il est intéressant de voir que pour Kant, le laid ne fait pas partie du domaine artistique. On pourrait pourtant très bien se demander si le laid y a autant sa place que le beau. En vertu des analyses kantiennes précédentes, il faut alors savoir si le jugement désintéressé est possible dans le cadre de la laideur. Cela paraît pourtant difficile, car la laideur ne peut nous laisser indifférents, dans la mesure où elle nous implique physiquement. Elle engage la partie sensible de l’être dans son ensemble. On peut certes en avoir une appréhension désintéressée car le jugement esthétique vaut pour le beau comme pour le laid, mais il parait impossible que le laid puisse susciter l’adhésion artistique pleine. On voit que le laid nous renseigne sur le fait qu’il n’y a pas de message dans l’art mais des interprétations. Le fond est à interpréter et la forme peut aussi faire sens. « La vérité de l’art réside dans son pouvoir de rompre le monopole de la réalité établie, c'està-dire de ceux qui l’ont établi, pour définir ce qui est réel ». MARCUSE

B) La beauté de la mort

Poème de Baudelaire, danse macabre (Les fleurs du mal). Extrait : Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher ! Viens-tu troubler avec ta puissante grimace, La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir, Eperonnant encore ta vivante carcasse, Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ? Au chant des violons, aux flammes des bougies, Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur, Et viens-tu demander au torrent des orgies De rafraîchir l'enfer allumé dans ton cœur ? Inépuisable puits de sottise et de fautes ! De l'antique douleur éternelle alambic !

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A travers le treillis recourbé de tes côtes Je vois, errant encore, l'insatiable aspic. Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ; Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ? Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées, Exhale le vertige, et les danseurs prudents Ne contempleront pas sans d'amères nausées Le sourire éternel de tes trente-deux dents. Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette, Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau ? Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette ? Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

La beauté dans le laid est matérialisée par ce squelette qui vient troubler la fête de la vie, et en même temps, c’est ce squelette asexué qui est la plus belle femme du bal. En fait, les vivants ne peuvent s’empêcher de contempler la mort, de l’embrasser, de la serrer, car la mort fait partie intégrante de la vie. Tout est carcasse, pourriture, les vivants que nous trouvons si beaux ne sont en fait que des squelettes. Contrairement aux peintures de danse macabre, Baudelaire utilise la danse macabre pour dénoncer la vanité de son époque. Il faut vivre l’instant présent car le temps mange la vie, il faut vivre sa jeunesse, avant de vivre les ravages de la vieillesse. Baudelaire exprime sa vision de la vie à travers le macabre, mais c’est surtout pour faire part de son angoisse de la mort. Les fleurs du mal sont le symbole de l’attrait pour la beauté du mal. L’auteur fait ainsi partie de ces artistes qui semblent avoir révolutionné le langage artistique. Son œuvre maitresse, les fleurs du mal, est représentative de la modernité. Baudelaire conçoit l’art comme la recherche et l’expérience de la beauté. Cette expérience passe aussi par le laid. L’art embellit la vie humaine, sous toutes ses apparences, y compris la laideur, la mort. Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, O beauté ! Monstre énorme, effrayant, ingénu ! Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ? (Hymne à la beauté)

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Le poète conçoit la Beauté comme rattachée au bien et à la laideur. Dans la plupart des poèmes des fleurs du mal, les thèmes ne sont pas considérés comme des choses de Beauté. Et le titre même du recueil repose sur cette idée que l'on peut extraire la beauté du mal. Baudelaire utilise diverses représentations, parfois contradictoires, pour traduire sa conception de la beauté. Par exemple, dans le poème " La Beauté ", il compare celle-ci à un " sphinx ", un énorme monument de pierre, qui ne se meut pas. Alors si la beauté n’est pas mouvement, elle n’a rien à voir avec la vie.

La Beauté Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière. Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes Je hais le mouvement qui déplace les lignes Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Les poètes, devant mes grandes attitudes Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments Consumeront leurs jours en d'austères études Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants De purs miroirs qui font toutes choses plus belles Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!

Reprenons cette citation de Baudelaire « le beau est toujours bizarre ». Ce qui est bizarre est ce qui s’oppose au naturel, ce qui échappe à la norme. La conception que Baudelaire a de l’art et de la Beauté exprime bien la difficulté que nous avons à définir ces deux concepts. Ils sont une pure abstraction, un idéal.

" J'ai trouvé la définition du Beau. C’est quelque chose d'ardent et de triste, quelque chose d'un peu vague, laissant carrière à la conjecture. Je vais, si l'on veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à l'objet, par exemple, le plus intéressant dans la société, à un visage d'homme. Une tête séduisante et belle, une tête d'homme, veux-je dire, c'est une tête qui fait rêver à la fois, - mais d'une manière confuse, - de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, - soit une idée contraire, c'est-à-dire une

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ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. (Extrait de Fusées, 1851)

La réflexion contemporaine sur la beauté met en avant les difficultés de définition de ce terme. On en revient à notre question initiale : Comment savoir si c’est de l’art ? Les poèmes de Baudelaire ont pu être considérés comme une expression de l’hérésie. Pourquoi considère-t-on qu’il s’agit d’Art ? Traditionnellement, l’art est la révélation de la beauté. Dans ce recueil de poèmes, Baudelaire met la laideur en exergue. On pourrait donc considérer qu’il ne s’agit pas d’une œuvre d’Art.

B) Art contemporain et Art Figuratif

La plupart des gens aiment une œuvre d’art parce qu’ils y retrouvent ce qu’ils apprécient dans la réalité, ou parce qu’elle est l’expression intense d’un sentiment qui les émeut, proche de la satisfaction désintéressée de l’esthétique kantienne. Et on entendra souvent dire d’une œuvre qu’elle n’est pas mal dans son genre, mais que ce n’est pas de l’ « Art » avec un grand A. Cette distinction est particulièrement récurrente dans la confrontation entre l’art figuratif et l’art abstrait, fondée sur la croyance qu’il existe une frontière infranchissable entre ces deux mondes. Il est si commun d’entendre à propos des peintures de Pollock que « n’importe qui peut jeter de la peinture sur une toile », ou à propos des tableaux de Mondrian que « ce ne sont que des traits de couleur sur un fond blanc », pourtant, si l’expression violente d’un sentiment nous affecte particulièrement dans une œuvre, ce n’est pas nécessairement une raison pour nous détourner d’ouvrages dont l’expression nous semble moins facile à comprendre. Il apparait alors que l’art peut être un effort, et, pour relier cette analyse aux enjeux philosophiques vus précédemment, on remarque alors le parallèle avec la vie qui elle aussi s’apparente à un effort. Les personnes amatrices d’art veulent souvent admirer la maîtrise de l’artiste à représenter la réalité, ils veulent admirer le Lièvre d’Albrecht Dürer, son extrême précision et sa multitude de détails. Mais est-ce parce que l’art abstrait met en scène une vision différente du monde, moins immédiatement intelligible ou accessible, qu’il en est moins art ? A l’inverse, peut-on dire d’une œuvre qui imite parfaitement la nature qu’elle n’est que l’application d’une technique, d’une habileté rare, et qu’en cela elle n’est pas art ? Ne peut-on pas envisager un art figuratif qui transcende la réalité ? Si les artistes s’acharnent à acquérir une technique, on peut penser que l’art pourtant, va plus loin que la simple habileté, dans la droite lignée des analyses kantiennes. Van Gogh disait de la nature qu’elle était « réfractaire au dessinateur ». Sans cesse déçu par l’imperfection de ses proportions et de ses perspectives, il demanda à son frère des manuels d’anatomie pour apprendre la juste manière de représenter les choses. Le travail, l’effort, le génie de l’artiste font de la représentation une œuvre d’art. Si l’habileté et la technique sont sources d’émerveillement, c’est parce qu’elles semblent témoigner d’une grande difficulté à mettre

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en œuvre les formes qui émanent de l’inspiration et inspirent à ce titre l’admiration et atteste d’une certaine grandeur. Pour reprendre l’exemple du Lièvre de Dürer, l’habileté réside dans la perfection des proportions, l’harmonie des couleurs, dans l’impression qu’en touchant la peinture, notre main effleurerait la fourrure de l’animal. On contemple alors l’œuvre comme si on contemplait de manière désintéressée la nature elle-même. C’est la satisfaction kantienne grâce au génie de l’artiste. On ne peut donc résoudre l’art à la technique. Il outrepasse toute technique. Ainsi, Ingres disait-il : « L’art ne réussit jamais mieux que lorsqu’il est caché». Chez Dürer, cela se traduit par l’intense sentiment de se retrouver face à un véritable être vivant. L’art résiderait peut-être ici dans la capacité à traduire la vie, à rendre compte de sa totalité en nous plongeant dans un temps de nature bergsonienne. L’artiste nous met face à cet animal presque vivant, dont le regard semble nous transpercer, et ce, quel que soit l’angle avec lequel on le regarde. C’est là le génie de l’artiste, qui fait de l’ouvrage non pas la simple représentation de la nature, mais une œuvre d’art, fruit d’un va-et-vient sensible entre la réalité et l’œuvre. Si à la Renaissance, l’idéal esthétique est celui de la fenêtre ouverte sur le monde, la représentation vraie et exacte d’une beauté déjà constituée et que l’artiste doit répéter, il est aujourd’hui - pour beaucoup de personnes – celui de la tendance à n’admettre comme vraies, belles, dignes d’un artiste, que les formes et les couleurs parfaitement conventionnelles. C’est de cette conception que naît souvent la répugnance pour les œuvres abstraites. Pourtant, l’art abstrait n’est pas nécessairement l’abolition de la figuration. La peinture « Nature Morte » de George Braque par exemple, est la géométrisation de l’objet, sa représentation sur un seul plan de différentes perspectives de l’objet, que l’on ne pourrait admirer qu’avec l’écoulement du temps et les différences de perspectives qu’il implique. C’est donc une spatialisation du temps en étant l’expression d’une intériorité. Il n’est pas l’expression d’une extériorité. Il exprime la perception d’un sujet investi dans la sensibilité de l’artiste par la réalité du monde. Avec l’art abstrait, nous ne sommes donc plus dans la représentation du visible, mais dans la manifestation de l’esprit à travers son rapport au monde. La beauté, ce qui fait de l’œuvre une œuvre d’Art est de l’ordre de la subjectivité, de la mise en mouvement de la sensibilité. Ainsi, Mondrian, cherchait-il, à l’aide de lignes droites et de couleurs pures à refléter en quelque sorte les lois de l’univers. Il désirait en effet que son art révèle les réalités immuables derrière les formes changeantes du monde. Nous pouvons imaginer que, dans une certaine mesure, la recherche de cette « réalité » à travers ces quelques formes géométriques peut avoir présenté pour l’artiste autant de difficultés que la peinture d’une Madone en présentait pour un artiste du passé. Le peintre, face à ses formes, est comme perdu devant un infini de possibles, et même si certains ne partagent pas le raisonnement, on ne peut dénigrer le sérieux de l’effort, sans pour autant il est vrai commander l’agrément par d’autrui par une démonstration logique comme le rappelait Kant. L’artiste abstrait sait jeter un regard neuf sur le monde. Il le voit avec nouveauté et innovation. Selon Kandinsky, « la question de l’art n’est pas celle de la forme, mais du contenu artistique ». Ainsi peut-on penser que l’art figuratif et l’art abstrait sont tous les deux Art, peu importent les divergences dans la représentation des formes. Les deux se rejoignent en

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offrant un spectacle de complétude sur la nature sur la nature et l’intériorité de l’artiste qu’une idée ne saurait justifier.

Cette distinction entre fond et forme permet de basculer du monde de la peinture à celui du théâtre. Le théâtre de l’absurde est également, et à sa manière, victime de la forme d’expression qu’il emploie.

C) Le théâtre de l'absurde

Rendu célèbre notamment par Eugène Ionesco et Samuel Beckett au milieu du XXe siècle ; certains s’en détournent à cause du caractère, décousu, et difficilement intelligible du genre. En effet, le théâtre de l’absurde tente de faire transparaître dans ses pièces l’absurdité de la vie ; une absurdité qui est alors introduite au cœur même du langage, exprimant ainsi la déperdition du langage et de la communication entre les hommes. Pourtant, le théâtre de l’absurde peut traiter de sujets récurrents au théâtre : la conscience, la mort, la vie, et ainsi il n’est aucunement coupé du monde. Dans Le Roi se meurt, Ionesco met en scène la mort d’un roi, qui voit son royaume entier s’effondrer en même temps qu’il se rapproche inexorablement de la mort. La mort est une épreuve existentielle que tous les spectateurs sont certains de connaître. Les personnages dans le théâtre de l’absurde sont en continuel décalage entre ce qu’ils sont, l’image de ce qu’ils voudraient être ou pensent être, les autres, le monde. Le fond dépasse la forme de nouveau, faisant des pièces des œuvres riches de sens. Rhinocéros de Ionesco est un bel exemple de la mise en scène métaphorique et par l’absurde d’un sujet fort de sens, le nazisme. La pièce illustre la montée du fascisme, s’infiltrant chez tout le monde, hommes, femmes, amis, collègues. Au fur et à mesure qu’ils sont touchés, les personnages se transforment en rhinocéros, rendant alors la communication entre eux impossible. Le vide du langage est ici une fois de plus exprimé dans le théâtre de l’absurde. Le Times titra à l’époque : « Une pièce de Ionesco entièrement compréhensible ! », comme si enfin, et aussi surprenant que cela puisse paraître, son art devenait enfin intelligible au public car riche de sens.

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Conclusion Générale : une ouverture vers le sacré

Sous l’inspiration de l’œuvre de Roger Caillois L’homme et le sacré, on pourrait conclure en notant l’importance du fait suivant. Les deux réflexions simultanées, qui consistent à savoir si une œuvre relève du domaine artistique ou si au contraire, elle doit en être exclue, peuvent être résumées dans un lien encore plus fort : celui qui unit le sacré et le profane. L’art en tant que vecteur de sacré est en effet un domaine d’expérience découpé et détaché du reste du monde, permettant d’accéder à un niveau de réalité autre. C’est un monde dans le monde. Dans la mesure où l’homme artiste imite les Dieux en exerçant une force créatrice, il vit dans un temps de l’origine, un temps mythique dans lequel il sort de la durée profane pour rejoindre un temps propre : celui associé à la création artistique, qui devient à ce titre une expérience du sacré. Ce temps de la création artistique représente une telle rupture de l’espace profane qu’il ouvre à une transcendance. Le fait qu’un tel monde puisse autant participer à l’être le rend réel, il existe réellement. Il en va de même pour celui qui contemple et qui s’immerge dans l’œuvre, accédant ainsi également à un niveau de réalité autre, en rupture avec la réalité profane. Or le sacré et le profane ne sont que des dérivations du pur et de l’impur. L’expérience artistique se reconnaitrait donc comme étant celle qui permet de faire l’expérience de la pureté. L’Art reste cependant également un voyage, une aventure à la magie fabuleuse, que l’on se doit de cultiver…

Voltaire dans son « jardin »

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Bibliographie

Supports de création du document : le dossier a été dans sa grande majorité élaboré grâce aux connaissances acquises en culture générale et en philosophie depuis la Terminale, et surtout suite aux études de classe préparatoire dans la matière. Les supports de recherche ont ainsi été en grande majorité les cours de philosophie de classe préparatoire, complétés par les lectures partielles des œuvres suivantes :  Marc JIMENEZ  Nietzsche     Kant Bergson Lautréamont Baudelaire Qu’est-ce que l’esthétique Crépuscule des idoles La volonté de puissance Critique de la faculté de juger L’énergie spirituelle Les chants de Maldoror Les fleurs du mal Fusées Le Roi se meurt Rhinocéros Candide L’homme et le sacré

 Ionesco  Voltaire  Roger Caillois

NB : Images et esquisses trouvées à partir de Google Image

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