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Rhinocéros - Ionesco : Métamorphose De Jean

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Catégorie: Art

Soumis par: Bruce 24 février 2012

Mots: 2611 | Pages: 11

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des interdictions qui sonnent comme des ordres (« Ne prononcez plus ce mot ! »), des formules tranchantes et définitives (« Démolissons tout cela, on s’en portera mieux »), ainsi que la ponctuation : on remarque une abondance d’exclamations qui expriment l’emportement (« L'humanisme est périmé ! », « Des clichés ! », « Des bêtises ! »), et des interrogations qui reflètent la tension du dialogue (« Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez vous être rhinocéros ? », « Comment ? », « Que faites vous ? »), ainsi que l'étonnement, le besoin d'explication et l'incompréhension entre les deux personnages. Les didascalies jouent aussi leur rôle : l’agitation physique de Jean y est décrite et représente sa nervosité (« Il entre dans la salle de bain », « Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre », « Il fonce sur Bérenger tête baissée »). On notera également la présence de participes présent, lesquels nous montrent une simultanéité de ce qu’il dit et ce qu’il fait, renforçant ainsi cette impression de grande agitation. Ses allées et venues entre la chambre et la salle de bain signalent son irritation face au discours de Bérenger, comme s’il le fuyait : il s’isole par rapport à lui, refuse les arguments qu’il avance… En soit, des comportements pouvant être considérés comme les prémices de leur séparation. C’est en effet quand « il entre dans la salle de bains », où il demeure avant de « faire une apparition effrayante », que Jean se métamorphose.

Par ailleurs, Bérenger apparaît plus compréhensif, modéré que Jean, comme en témoignent son souci de le guérir (« Je ne peux tout de même pas le laisser comme cela » ; « Je vais appeler le médecin ! »), son inquiétude pour lui et ses désignations fraternelle (« mon cher Jean », « […] c’est un ami. »). Même la façon dont il contredit Jean est atténuée, comme nous le montre l’emploi des locutions « Je veux dire […] » ou « Enfin, tout de même […] ». Contrairement à Jean, il est lucide et tente de le convaincre grâce à la logique, comme en témoigne le vocabulaire intellectuel qu’il emploie (« réfléchir », « se rendre compte », « philosophie », « connaître », « pensée », « esprit »). Cependant, son discours subit une évolution : à ses tentatives d’argumentation succèdent des exclamations telles que « Vous ne semblez plus me voir ! Vous ne semblez plus m’entendre ! » et « Vous êtes ridicule ! ». Bérenger commence ainsi à réaliser que Jean n’est plus raisonnable, et qu’il est désormais impossible d’avoir une discussion avec lui comme avec un être humain : c’est un refus de communication. Quant à Jean, contrairement à Bérenger qui émet des opinions privées - la récurrence du « je » en est une preuve, son propos s'avère plus rarement personnel. En effet, il ne parle pour lui-même que pour contredire Bérenger : « Je n'ai pas vos préjugés » ou « Je vous entends très bien ! Je vous vois très bien ! ». De plus, l’utilisation du pronom « je » exprime également ses aspirations (« J'aime les changements », « Je te piétinerai, je te piétinerai »). En revanche, les tournures impersonnelles sont abondantes : Jean s’exprime par clichés et slogans qui paraissent plus issus d’un automatisme que d’une réflexion (« Démolissons tout cela, on s’en portera mieux. », « L’humanisme est périmé ! »). Cela traduit sa déshumanisation progressive, la bestialité qui le gagne, et symboliquement le nazisme totalitaire qui défendait à ses adeptes de penser par eux-mêmes. C’est un nouveau contraste avec Bérenger qui réfléchit, qui hésite. Jean, agressif, enchaine interdictions (« Ne prononcez plus ce mot ! »), reproches (« […] vos préjugés ») et attaques verbales contre Bérenger (« Des clichés ! vous me racontez des bêtises ! »). Il est présomptueux, interrompant Béranger successivement (comme l’indiquent les points de suspension) et s’adressant à lui par des impératifs (« Ouvrez vos oreilles ! »), refuse de raisonner, et ne parle que par juxtapositions de phrases sans lien entre elles. Une violence qui se retrouve physiquement vers la fin du passage, où il « fonce vers Béranger tête baissée ».

Enfin, les oppositions sont légions : elles se manifestent notamment par les divergences d’opinions de Jean et Bérenger, comme le refus du médecin par Jean, ou la vision de l’homme (« L’humanisme est périmé ! »). Les contradictions apportées par Bérenger toutefois prudentes et pesées : il n’émet jamais de jugements entiers et emploie des locutions adversatives telles que « tout de même » plus dans le but de corriger ses propos que s’opposer à Jean. En outre, malgré la volonté de réconciliation de Bérenger, une incompréhension mutuelle s’installe : celle-ci est perceptible par les nombreuses interrogations déjà relevée précédemment, mais surtout par la difficulté à communiquer (« Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal. » « Ouvrez vos oreilles ! »). Finalement la discussion est abandonnée, et les répliques de l’un n’ont plus de rapport avec celles de l’autres, sauf pour marquer la désapprobation (« Vous ne semblez plus me voir ! Vous ne semblez plus m’entendre ! » « Je vous entends très bien ! Je vous vois très bien ! » ou « Je vais appeler le médecin. […] » « Non. »). Le désaccord est total : Bérenger conteste le discours inadmissible de Jean en tentant de le dédramatiser (« Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez […] »). Ce à quoi répond l’agressivité de Jean (« Des clichés ! vous me racontez des bêtises. »), qui refuse alors toute discussion et affiche son mépris à l’encontre de Bérenger. La frayeur de celui-ci constitue d’ailleurs la première étape de la séparation des deux amis : on remarque un contraste entre l’apostrophe amicale « mon cher Jean » et la didascalie « […] on voit apparaître Bérenger tout effrayé ». L’inquiétude face à l’allure de Jean (« Bérenger s'interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. ») se transforme en surprise quant à ses dires (« Je suis étonné de vous entendre dire cela ») et son comportement (« Je ne vous reconnaît plus ! »).

En somme, les relations entre les deux personnages au fil de l’extrait évoluent, d’abord plus ou moins cordiales, avec Bérenger qui pense encore reconnaître en Jean son ami. L’agressivité croissante de ce dernier aboutira finalement par une incompréhension des deux personnages, et la métamorphose de Jean. Une métaphore qui, en outre, témoigne de l’influence des régimes totalitaires sur l’opinion personnelle des sociétés touchées.

Cette métaphore se retrouve dans la transformation absurde de Jean en rhinocéros. Cependant, derrière des abords grotesques se cache une véritable méditation philosophique.

En effet, dans cette métamorphose contre-nature réside le comique : la transformation en rhinocéros est désormais concrète, on voit Jean devenir vert et barrir tel un pachyderme, se bestialiser de plus en plus. Un comique souligné par la remarque de Bérenger, qui confère à son ami des vertus de « poète » , et les « barrissements » de Jean, qui feraient plus penser à un éléphant, animal qui n’est pas vraiment réputé pour sa délicatesse. A ce propos, on pourra faire un rapide rapprochement avec La Danse des Heures de Disney sorti une vingtaine d’années plus tôt ; court-métrage dans lequel hippopotames et éléphants dansent le ballet éponyme en tutu. Parenthèse refermée, certaines expressions renforcent cette idée de comiques, comme par exemple la répétition des termes « perdre la tête » par Bérenger, qui relève sans le savoir l’animalisation mentale de Jean. Cette métamorphose se fait peu à peu : elle est notable dans l’apparence ainsi que la voix de Jean, décrites par les didascalies. Car oui, Jean « barrit presque » puis « barrit de nouveau » « d’une voix très rauque difficilement compréhensible », devient « tout à fait vert », « la bosse de son front [étant] presque devenue une corne de rhinocéros ». Puis « Jean […] prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs » : son allure et son langage se déshumanisent progressivement, il parle désormais « à peine distinctement », puis ses « barrissements » marquent l’aboutissement de sa transformation en rhinocéros. Ainsi, derrière des dehors absurdes et comiques transparait un malaise, une menace. Les allées et venues de Jean entre sa chambre et salle de bain évoquées par les didascalies créent un effet de tension, car quand il disparaît on ne sait pas en quelle sorte de monstruosité il réapparaîtra. De même, la brièveté des phrases crée une impression de rythme haché, impression confirmée par la difficulté pour Jean de respirer (« soufflant bruyamment »). Ces phrases courtes interrompues par des cris animaux ainsi que les nombreuses exclamations figurent l’agressivité croissante de Jean, sa sauvagerie nouvelle. Puis finalement, les dernières didascalies (« Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs », « Il fonce vers Bérenger tête baissée », « Grand bruit dans la salle de bain, barrissements, bruits d’objets et une glace qui tombe qui se brise ») marquent la mort du langage, la barbarie et la naissance d’un nouveau rhinocéros.

Mais outre les apparences du comique demeure le combat philosophique mené par Bérenger, pourfendeur de la morale et l’humanisme ; et Jean, qui quant à lui défend la nature et légitime la rhinocérite. Un débat qui fait sentir le gain de terrain de l’épidémie sur le plan moral, et la déshumanisation – perçue à travers les propos destructeurs de Jean tels que « Démolissons [la philosophie, les valeurs et la civilisation humaine], on s’en portera mieux » - finale qu’elle signifie. Chaque personnage défend son opinion à sa manière : Béranger se fait le héraut de la morale et de la pensée, comme le manifeste l’utilisation du champs lexical de la réflexion (« réfléchir », « se rendre compte », « philosophie », « connaître », « pensée », « esprit »). Il tente de convaincre Jean en argumentant, en louant l’être humain et son héritage solide parce qu’ancien (« Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti !… »). Pourtant ses arguments sont peu convaincants : Bérenger est peu sûr de lui, bafouille (« Je veux dire l’humain, l’humanisme… »), exprime des idées vagues sur lesquelles il ne sait mettre de mots. Il reprend des valeurs universelles telles que l’humanisme, mais les écule, les emploie sans précision. Il en va de même pour le pronom indéfini « une » qui précède « philosophie » : c’est pour lui une notion mal identifiée. Sa pensée confuse s’élabore péniblement, il réajuste ses dires, mais à la différence de Jean, il exprime des idées personnelles, qu’il n’a pas eu besoin d’apprendre par cœur. Quant à Jean, il brandit son opinion comme un étendard qui signerait son appartenance grandissante à la secte des rhinocéros, le répète et l’assène en employant le champ lexical de la destruction (« démolissons », « démolir », « piétiner »). Il démontre ses convictions à coups de clichés, des slogans, brefs et non justifiés (« L’humanisme est périmé ! »), n’ayant que sa véhémence pour seul argument. Il ne manifeste pas son opinion personnelle, mais l’opinion du groupe ascendant : les rhinocéros. Un témoignage de l’endoctrinement des hommes par les régimes totalitaires, en somme. Il évoque ainsi le retour aux sources en prônant l’anéantissement de la civilisation et de ses valeurs, ainsi de la décence (« Il fait tomber son pantalon de son pyjama »). La rhinocérite est une maladie, mais Jean revendique toutefois les idées rhinocrériques comme personnelles, comme en témoignent le « Pourquoi pas ! » qu’il réplique à Bérenger quand celui-ci lui demande s’il aimerait « être rhinocéros », ainsi que « J’aime le changement » : il s’identifie finalement à ces pachydermes, et renie son appartenance à l’espèce humaine en choisissant finalement la brutalité et la sauvagerie à « l’esprit » et « la pensée ». Ainsi, bien qu’aucun des deux protagonistes n’ait d’argument acceptables, on notera tout de même que la facilité de Jean à répliquer provient non pas de la réflexion mais de la brutalité, l’agressivité : il balance des phrases mémorisées, des stéréotypes idéologiques, tandis que Béranger construit lentement sa réflexion.

Une métamorphose qui a tout du grotesque, mais dans laquelle persiste les relents d’un tragique latent de plus en plus discernable : marquant une nouvelle opposition, le contraste entre l’absurde de la situation et la profondeur du discours de Bérenger choque et met ainsi en valeur la réflexion philosophique, donc la dénonciation du totalitarisme.

Ainsi, cette scène marque la fin de l’amitié entre Jean et Bérenger, fin perceptible dès le début de l’extrait avec la dégradation de leur relation, la multiplication de leurs désaccords et la montée de l’agressivité du futur rhinocéros, qui récite des discours totalitaires connus par cœur quand Bérenger peine à formuler une pensée confuse : le premier illustre la bizarrerie radicale, les seconds la difficulté à réagir face à elle, et la combattre. Bien que le comique soit présent tout au long de la pièce, il vient finalement compenser l’absurdité angoissante qui règne durant celle-ci, et libérer le public des tensions croissantes. On pourra d’ailleurs faire un parallélisme entre l’œuvre de Ionesco et le film d’animation Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault, où le roi Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize, caricature hitlérienne, illustre parfaitement le tyran totalitaire, et dans lequel seul l’Oiseau apporte un peu de légèreté, et, à l’instar du comique dans la pièce de Ionesco, souligne le degré tragique qui annonce la disparition de la civilisation humaine et la victoire de la rhinocérite : en somme, le triomphe du totalitarisme.